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~Son pauvre ange, au visage si doux, avait les traits renversés, les yeux perdus dans leurs orbites, montrant leur nacre bleuâtre.
~L'enfant dormait, toute rose, avec son vague sourire aux lèvres.
~Le docteur, qui ne l'avait point encore regardée, leva les yeux, et ne put s'empêcher de sourire, tant il la trouvait saine et forte. Elle sourit aussi, de son bon sourire tranquille.
~Non, non, repeta−t−elle, je ne pleurerai pas, je le promets. Alors, sa mere l'embrassa, en disant:
—C'est inutile, ma cherie, la vieille femme se porte bien... Je ne sortirai plus, je resterai toute la journée avec toi.
~Il n'y avait pas une fleur, la gaietè seule du soleil sur la terre nue annonçait le printemps.
~Jeanne adorait se balancer. Il lui semblait qu'elle devenait un oiseau, disait-elle. Ce vent qui lui soufflait au visage, cette brusque envolée, ce va-et-vient continu, rythmé comme un coup d'aile, lui causait l'émotion délicieuse d'un départ pour les nuages. Elle croyait s'en aller là-haut.
~La balançoire, lancée à toute volée, ne s’arrêtait point ; elle gardait de longues oscillations régulières qui enlevaient encore Hélène très haut. Et le docteur, surpris et charmé, l’admirait, tant elle était superbe, grande et forte, avec sa pureté de statue antique, ainsi balancée mollement, dans le soleil printanier. Mais elle paraissait irritée ; et, brusquement, elle sauta.
— Attendez ! Attendez ! criait tout le monde.
Hélène avait poussé une plainte sourde. Elle était tombée sur le gravier d’une allée, et elle ne put se relever.
— Mon Dieu ! quelle imprudence ! dit le docteur, la face très pâle.
Tous s’empressaient autour d’elle. Jeanne pleurait si fort, que monsieur Rambaud, défaillant lui-même, dut la prendre dans ses bras.
~l la regarda, étonné d’abord. Une teinte rose était montée à son cou. Pendant un instant, leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent lire au fond de leurs âmes.
~Aimer, aimer ! et ce mot qu’elle ne prononçait pas, qui de lui-même vibrait en elle, l’étonnait et la faisait sourire.
~Aimer, aimer ! et elle souriait à son rêve qui flottait.
~Aimer, aimer ! pourquoi ce mot revenait-il en elle avec cette douceur, pendant qu’elle suivait la fonte du brouillard ?
~Aimer, aimer ! tout la ramenait à la caresse de ce mot, même l’orgueil de son honnêteté. Sa rêverie devenait si légère, qu’elle ne pensait plus, baignée de printemps, les yeux humides.
~Aimer,aimer.. certes elle aimait son enfant.
~ — Maman, tu vois, là-bas, près de la rivière, ce dôme qui est tout rose… Qu’est-ce donc ?
— Je ne sais pas, mon enfant.
— Et là, tout près, ces beaux arbres ? reprit-elle.
— Ces beaux arbres ? murmura la mère. À gauche, n’est-ce pas ?… Je ne sais pas, mon enfant.
— Ah ! dit Jeanne.
Puis, après une courte rêverie, elle ajouta, avec une moue grave :
— Nous ne savons rien.
— Ah ! tu vas me dire ! demanda-t-elle. Ces vitres toutes blanches ?… C’est trop gros, tu dois savoir.
Elle eut un sourire, elle baisa les cheveux de Jeanne, en répétant sa réponse habituelle :
— Je ne sais pas, mon enfant.
Alors, elles continuèrent à regarder Paris, sans chercher davantage à le connaître. Cela était très doux, de l’avoir là et de l’ignorer. Il restait l’infini et l’inconnu. C’était comme si elles se fussent arrêtées au seuil d’un monde, dont elles avaient l’éternel spectacle, en refusant d’y descendre.
~Seulemet sur cette pente de la solitude et de la rêverie on ne sait jamais où l'on va.
~Mais je ne veux pas! mais je n aime personne!!
~Alors tu m'aimes bien? disait-il, répète que tu m'aimes bien.
-Mais oui, je t'aime bien, tu le sais.
~ — Maman, est-ce qu’il t’embrasserait ?
Une teinte rose monta au front d’Hélène. Elle ne sut que répondre d’abord à cette question d’enfant. Enfin, elle murmura :
— Il serait comme ton père, ma chérie.
Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata brusquement en gros sanglots. Elle bégayait :
— Oh ! non, non, je ne veux plus… Oh ! maman, je t’en prie, dis-lui que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas…
Et elle étouffait, elle s’était jetée sur la poitrine de sa mère, elle la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hélène tâcha de la calmer, en lui répétant qu’on arrangerait cela. Mais Jeanne voulait tout de suite une réponse décisive.
— Oh ! dis non, petite mère, dis non… Tu vois bien que j’en mourrais… Oh ! jamais, n’est-ce pas ? jamais !
— Eh bien ! non, je te le promets ; sois raisonnable, couche-toi.
Pendant quelques minutes encore, l’enfant muette et passionnée la serra entre ses bras, comme ne pouvant se détacher d’elle et la défendant contre ceux qui voulaient la lui prendre. Enfin, Hélène put la coucher ; mais elle dut veiller près d’elle une partie de la nuit. Des secousses l’agitaient dans son sommeil, et, toutes les demi-heures, elle ouvrait les yeux, s’assurait que sa mère était là, puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.
~ Ils se regardaient face à face, sérieux une seconde, comme s’ils se fussent vus jusqu’au cœur ; puis, ils souriaient, les paupières lentement abaissées.
~C’était pendant ses longs silences qu’elle goûtait le mieux le charme d’être là. La tête penchée sur son ouvrage, levant les yeux de loin en loin pour échanger avec le docteur ces longs regards qui les attachaient l’un à l’autre, elle s’enfermait volontiers dans l’égoïsme de son émotion. Entre elle et lui, elle s’avouait maintenant qu’il y avait un sentiment caché, quelque chose de très doux, d’autant plus doux que personne au monde ne le partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans un trouble d’honnêteté, car rien de mauvais ne l’agitait.
~La petite fille était venue s’appuyer contre l’épaule de sa mère dans cette pose câline qu’elle aimait à prendre. Comme Hélène allait ouvrir les lèvres, elle murmura :
— Oh ! maman, tu sais ce que tu m’as promis ?
— Quoi donc ? demanda-t-on autour d’elle.
Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hélène répondit en souriant :
— Jeanne ne veut pas que l’on dise son costume.
— Mais c’est vrai ! s’écria l’enfant. On ne fait plus d’effet du tout, quand on a dit son costume.
~ — Je vais le dire, moi, je vais le dire…
L’enfant était devenue toute pâle. Sa douce figure souffrante prenait une dureté farouche, le front coupé de deux grands plis, le menton allongé et nerveux.
— Toi, bégaya-t-elle, toi, tu ne diras rien…
Et, follement, comme il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s’élança sur lui, en criant :
— Tais-toi, je veux que tu te taises !… Je veux !…
Hélène n’avait pas eu le temps de prévenir l’accès, un de ces accès de colère aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille. Elle dit sévèrement :
— Jeanne, prends garde, je te corrigerai !
Mais Jeanne ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas. Tremblant de la tête aux pieds, trépignant, s’étranglant, elle répétait : « Je veux !… Je veux !… » d’une voix de plus en plus rauque et déchirée ; et, de ses mains crispées, elle avait saisi le bras de monsieur Rambaud qu’elle tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hélène la menaça. Alors, ne pouvant la dompter par la sévérité, très chagrine de cette scène devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement :
— Jeanne, tu me fais beaucoup de peine.
L’enfant, aussitôt, lâcha prise, tourna la tête. Et quand elle vit sa mère, la face désolée, les yeux pleins de larmes contenues, elle éclata elle-même en sanglots et se jeta à son cou, en balbutiant :
— Non, maman… non, maman…
Elle lui passait les mains sur la figure pour l’empêcher de pleurer. Sa mère, lentement, l’écarta. Alors, le cœur crevé, éperdue, la petite se laissa tomber à quelques pas sur un banc, où elle sanglota plus fort.(..).. au contraire, la petite avait très bon cœur, et elle se lamentait si fort, la pauvre mignonne, qu’elle était déjà trop punie. Elle l’appela pour l’embrasser, mais Jeanne refusant le pardon, restait sur son banc, étouffée par les larmes.
— Voyons, ma chérie, pourquoi es-tu fâchée ? Que t’ai-je fait ?
— Oh ! dit l’enfant, en écartant les mains et en montrant son visage bouleversé, tu as voulu me prendre maman.
~ — Je vous aime ! Oh ! je vous aime ! répéta Henri.
Elle frissonna encore, elle voulait ne plus entendre. La tête perdue, elle se réfugia dans la salle à manger. Mais cette pièce était vide ; seul, monsieur Letellier dormait paisiblement sur une chaise. Henri l’avait suivie. Il osa lui prendre les poignets, au risque d’un scandale, avec un visage si bouleversé par la passion, qu’elle en tremblait. Il répétait toujours :
— Je vous aime… Je vous aime…
— Laissez-moi, murmura-t-elle faiblement, laissez-moi, vous êtes fou…
~C’était, en elle, comme un grand ruissellement de sensations et de pensées confuses, dont le murmure l’empêchait de s’écouter et de se comprendre.
~Une volonté de s’anéantir la prenait, de ne plus voir, d’être seule au fond des ténèbres.
~Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu’elle n’avait pas vécu !Cependant, au fond d’elle, une grande tristesse pleurait. C’était un serrement intérieur, avec une sensation de vide et de noir.
~Oh ! elle serait brave, toute sa raison était revenue. Elle goûterait la joie d’être aimée, elle n’avouerait jamais son amour, car elle sentait bien que la paix était à ce prix. Et comme elle aimerait profondément, sans le dire, se contentant d’une parole d’Henri, d’un regard, échangé de loin en loin, lorsqu’un hasard les rapprocherait ! C’était un rêve qui l’emplissait d’une pensée d’éternité. L’église, autour d’elle, lui devenait amicale et douce. Le prêtre disait :
— L’ange disparut. Marie s’absorba dans la contemplation du divin mystère qui s’opérait en elle, inondée de lumière et d’amour…
~Elle ne se plaignait plus que de douleurs sourdes, derrière la tête. Puis, elle s’attendrit, son affection passionnée paraissait grandir, depuis qu’elle souffrait. Hélène dut l’embrasser, en jurant qu’elle l’aimait bien, et lui promettre de l’embrasser encore, quand elle se coucherait.
— Ça ne fait rien si je dors, répétait Jeanne. Je te sens tout de même.
~Hélène, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son séant, cherchant autour d’elle d’un air égaré.
— Vous m’avez laissée, vous m’avez laissée ! criait-elle. Oh ! j’ai peur, je ne veux pas être toute seule…
Sa mère la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours.
— Où est-il ? Oh ! dis-lui de ne pas s’en aller… Je veux qu’il soit là, je veux…
— Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait ses larmes aux siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop… Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j’attends qu’il revienne.
~— Dites-moi tout. Vous avez juré de tout me dire… Elle est perdue ? Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence :
— Vous voyez bien que je suis forte… Est-ce que je pleure ? Est-ce que je me désespère ?… Parlez. Je veux savoir la vérité.
Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur.
— Eh bien ! dit-il, si d’ici à une heure elle ne sort pas de cette somnolence, ce sera fini.
Hélène n’eut pas un sanglot. Elle était toute froide, avec une horreur qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s’abaissèrent sur Jeanne, elle tomba à genoux et prit son enfant entre ses bras, d’un geste superbe de possession, comme pour la garder contre son épaule. Pendant une longue minute, elle pencha son visage tout près du sien, la buvant du regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie à elle. La respiration haletante de la petite malade devenait plus courte.
— Il n’y a donc rien à faire ? reprit-elle en levant la tête. Pourquoi restez-vous là ? Faites quelque chose..
— Faites quelque chose… Est-ce que je sais ? N’importe quoi. Il doit y avoir quelque chose à faire… Vous n’allez pas la laisser mourir. Ce n’est pas possible !
— Je ferai tout, dit simplement le docteur.
Il s’était levé. Alors, commença une lutte suprême. Tout son sang-froid et toute sa décision de praticien revenaient. Jusque-là, il n’avait point osé employer les moyens violents, craignant d’affaiblir ce petit corps déjà si pauvre de vie.
~— Maman, maman, murmurait Jeanne.
Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant :
— Elle est sauvée.
— Elle est sauvée…. elle est sauvée…. répétait Hélène, bégayante, inondée d’une telle joie, qu’elle avait glissé par terre, près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d’un air fou.
Et, d’un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d’Henri.
— Ah ! je t’aime ! s’écria-t-elle.
Elle le baisait, elle l’étreignait. C’était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son cœur.
Elle le baisait, elle l’étreignait. C’était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son cœur. La mère et l’amante se confondaient, à ce moment délicieux ; elle offrait son amour tout brûlant de sa reconnaissance.
— Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu ! que je t’aime, et que nous allons être heureux !
~Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire. Ils ne disaient pas une parole, ils s’intéressaient à Jeanne seule, qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s’occupant d’elle, lorsqu’ils remontaient la couverture ou qu’ils lui soulevaient la tête, leurs mains se rencontraient, s’oubliaient un instant l’une près de l’autre. C’était la seule caresse, involontaire et furtive, qu’ils se permettaient.
— Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là.
Alors, ils s’égayaient de l’entendre parler. Leurs mains se séparaient, ils n’avaient pas d’autres désirs. L’enfant les satisfaisait et les calmait.
— Tu es bien, ma chérie ? demandait Hélène, quand elle la voyait remuer.
Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un rêve.
— Oh ! oui, je ne me sens plus… Mais je vous entends, ça me fait plaisir.
Puis, au bout d’un instant, elle faisait un effort, levant les paupières, les regardant. Et elle souriait divinement en refermant les yeux.
~Cependant, une inquiétude lui restait. À plusieurs reprises, elle avait remarqué cette ombre qui blêmissait le visage de Jeanne, tout d’un coup méfiante et farouche. Pourquoi, au milieu d’une gaieté, changeait-elle ainsi brusquement ? Souffrait-elle, lui cachait-elle quelque réveil de la douleur ?
— Dis-moi, ma chérie, qu’as-tu ?… Tu riais tout à l’heure, et te voici le cœur gros. Réponds-moi, as-tu bobo quelque part ?
Mais Jeanne, violemment, tournait la tête, s’enfonçait la face dans l’oreiller.
— Je n’ai rien, disait-elle d’une voix brève. Je t’en prie, laisse-moi.
~Il s’approcha du lit, voulut s’emparer d’une des petites mains qui étreignaient si rudement l’oreiller. Alors, à ce contact, Jeanne parut recevoir une secousse. D’un bond elle se tourna vers le mur, en criant :
-Laissez-moi, vous !… Vous me faites du mal !
Elle s’était enfouie sous la couverture. Vainement, pendant un quart d’heure, tous deux essayèrent de la calmer par de douces paroles. Puis, comme ils insistaient, elle se souleva, les mains jointes, suppliante.
— Je vous en prie, laissez-moi… Vous me faites du mal. Laissez-moi.
Hélène, bouleversée, alla se rasseoir devant la fenêtre. Mais Henri ne reprit pas sa place auprès d’elle. Ils venaient de comprendre enfin, Jeanne était jalouse. Ils ne trouvèrent plus un mot. Le docteur marcha une minute en silence, puis il se retira, en voyant les regards anxieux que la mère jetait sur le lit. Dès qu’il se fut éloigné, elle retourna près de sa fille, l’enleva de force entre ses bras. Et elle lui parlait longuement.
— Écoute, ma mignonne, je suis seule… Regarde-moi, réponds-moi… Tu ne souffres pas ? Alors, c’est que je t’ai fait de la peine ? Il faut tout me dire… C’est à moi que tu en veux ? Qu’est-ce que tu as sur le cœur ?
Mais elle eut beau l’interroger, donner à ses questions toutes les formes, Jeanne jurait toujours qu’elle n’avait rien. Puis, brusquement, elle cria, elle répéta :
— Tu ne m’aimes plus… tu ne m’aimes plus…
Et elle éclata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour du cou de sa mère, en lui couvrant le visage de baisers avides. Hélène, le cœur meurtri, étouffant d’une tristesse indicible, la garda longtemps sur sa poitrine, en mêlant ses larmes aux siennes et en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu’elle.
~D’autres jours, elle ne voulait même pas le voir, et elle se cachait les yeux de ses deux mains, si rageusement, qu’il aurait fallu lui tordre les bras, pour les écarter. Un soir, elle eut cette parole cruelle, comme sa mère lui présentait une cuillerée de potion :
— Non, ça m’empoisonne.
~ — Tu ne m’aimes plus, tu ne m’aimes plus !
— Tais-toi, mon ange, ne dis pas cela, cria la mère. Je t’aime plus que tout au monde… Tu verras bien si je t’aime !
~Et lorsque Jeanne s’apercevait d’un de ces moments de lassitude, d’une de ces heures désespérées et vides, elle-même se sentait très malheureuse, le cœur gros d’un vague remords. Doucement, sans parler, elle se pendait à son cou. Puis, à voix basse :
— Tu es heureuse, petite mère ?
Hélène avait un tressaillement. Elle se hâtait de répondre :
— Mais oui, ma chérie.
L’enfant insistait.
— Tu es heureuse, tu es heureuse ?… Bien sûr ?
— Bien sûr… Pourquoi veux-tu que je ne sois pas heureuse ?
Alors, Jeanne la serrait étroitement dans ses petits bras, comme pour la récompenser. Elle voulait l’aimer si fort, disait-elle, si fort, qu’on n’aurait pas pu trouver une mère aussi heureuse dans tout Paris.
~ Jeanne ne les quittait pas des yeux. Une colère faisait trembler ses lèvres décolorées, elle avait sa figure de femme jalouse et méchante. La douleur dont elle souffrait était si vive, qu’elle dut détourner les yeux.
~ — Ah ! tu vois bien, petite mère, il faudra que nous venions, dit-elle avec un adorable regard de tendresse, tandis que des larmes s’étranglaient dans sa gorge.
~ — Eh bien ! oui, j’aime… Et c’est tout. Ensuite, je ne sais plus, je ne sais plus…
Maintenant, il évitait de l’interrompre. Elle parla dans la fièvre, par petites phrases courtes ; et elle prenait une joie amère à confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui l’étouffait depuis si longtemps.
— Je vous jure que je ne puis lire en moi… Cela est venu sans que je le sache. Peut-être bien tout d’un coup. Pourtant, je n’en ai senti la douceur qu’à la longue… D’ailleurs, pourquoi me faire plus forte que je ne suis ? Je n’ai pas cherché à fuir, j’étais trop heureuse ; aujourd’hui, j’ai encore moins de courage… Voyez, ma fille a été malade, j’ai failli la perdre ; eh bien ! mon amour a été aussi profond que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles, et il me possède, et je me sens emportée…
Elle reprit haleine, frissonnante.
— Enfin, je suis à bout de force… Vous aviez raison, mon ami, cela me soulage de vous confier ces choses… Mais, je vous en prie, dites-moi ce qui se passe au fond de mon cœur. J’étais si calme, j’étais si heureuse. C’est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi ? Pourquoi pas une autre ? car je n’avais rien fait pour cela, je me croyais bien protégée… Et si vous saviez ! Je ne me reconnais plus… Ah ! aidez-moi, sauvez-moi !
~ — Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de votre agitation… Pourquoi refusez-vous d’être heureuse ?
~Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous valons mieux qu'eux.
~ue devait-elle faire, maintenant ? Et Hélène, dans le tumulte que cette question soulevait en elle, n’avait plus que des pensées confuses de violence. Elle éprouvait l’irrésistible besoin de se venger du beau calme de Juliette, comme si cette sérénité était une injure à la fièvre qui l’agitait. Elle rêvait sa perte, pour voir si elle garderait toujours le sang-froid de son indifférence. Puis, elle se méprisait d’avoir eu des délicatesses et des scrupules. Vingt fois, elle aurait dû dire à Henri : « Je t’aime, prends-moi, allons-nous-en ».
~ — « Adieu. Vous m’en voudrez peut-être aujourd’hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu’un caprice. »
~Jeanne s’était approchée, très câline.
— Alors, tu ne vas pas chez le docteur, petite mère ?
— Non.
— Dis, emmène-moi tout de même… Oh ! emmène-moi, tu me feras tant plaisir !
Mais elle avait enfin son châle, elle le jetait sur ses épaules. Mon Dieu ! plus que douze minutes, juste le temps de courir. Elle irait là-bas, elle ferait quelque chose, n’importe quoi. En chemin, elle verrait.— Petite mère, emmène-moi, répétait Jeanne d’une voix de plus en plus basse et touchante.
— Je ne puis t’emmener, dit Hélène. Je vais quelque part où les enfants ne vont pas… Donne-moi mon chapeau.
Le visage de Jeanne avait blêmi. Ses yeux noircirent, sa voix devint brève. Elle demanda :
— Où vas-tu ?
La mère ne répondit pas, occupée à nouer les brides de son chapeau. L’enfant continuait :
— Tu sors toujours sans moi, à présent… Hier, tu es sortie ; aujourd’hui, tu es sortie ; et voilà que tu t’en vas encore. Moi, j’ai trop de peine, j’ai peur ici, toute seule… Oh ! je mourrai, si tu me laisses. Entends-tu, je mourrai, petite mère…
Puis, sanglotante, prise d’une crise de douleur et de rage, elle se cramponna à la jupe d’Hélène.
— Voyons, lâche-moi, sois raisonnable, je vais revenir, répétait celle-ci.
— Non, je ne veux pas… non, je ne veux pas…. bégayait l’enfant. Oh ! tu ne m’aimes plus, sans cela tu m’emmènerais… Oh ! je sens bien que tu aimes mieux les autres… Emmène-moi, emmène-moi, ou je vais rester là par terre, tu me retrouveras par terre…
Et elle nouait ses petits bras autour des jambes de sa mère, elle pleurait dans les plis de sa robe, s’accrochant à elle, se faisant lourde pour l’empêcher d’avancer. Les aiguilles marchaient, il était trois heures moins dix. Alors, Hélène pensa que jamais elle n’arriverait assez tôt ; et, la tête perdue, elle repoussa Jeanne violemment, en criant :
— Quelle enfant insupportable ! C’est une vraie tyrannie !… Si tu pleures, tu auras affaire à moi !
Elle sortit, referma rudement la porte. Jeanne avait reculé en chancelant jusqu’à la fenêtre, les larmes coupées par cette brutalité, raidie et toute blanche. Elle tendit les bras vers la porte, cria encore à deux reprises : « Maman ! maman ! » Et elle resta là, retombée sur sa chaise, les yeux agrandis, la face bouleversée par cette pensée jalouse que sa mère la trompait.
~ -Vous m’aimez ?
— Oui, je vous aime.
— Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière ?
— Oui, tout entière.
Les lèvres sur les lèvres, ils s’étaient baisés. Elle avait tout oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait maintenant naturel et nécessaire. Une paix s’était faite en elle, il ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse.
~Pourquoi donc songeait-elle à sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau s’envoler ? Elle se sentait pleine de mélancolie et d’enfantillage, dans l’anéantissement délicieux de tout son être.
~Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait à l’oreille, comme si on avait pu l’entendre. Maintenant qu’elle se livrait, ses désirs tremblaient devant elle, il l’entourait d’une caresse ardente et timide, n’osant plus, retardant l’heure.
~Même ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus leurs sentiments. Peut-être s’étaient-ils connus ailleurs, mais cette ancienne rencontre n’importait pas. Seule, la minute présente existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour, habitués déjà l’un à l’autre comme après dix ans de mariage.
~Jeanne, les yeux sur la porte, restait dans le gros chagrin du brusque départ de sa mère. Elle tourna la tête, la chambre était vide et silencieuse ; mais elle entendait encore le prolongement des bruits, des pas précipités qui s’en allaient, un froissement de jupe, la porte du palier refermée violemment. Puis, il n’y avait plus rien. Et elle était seule.
Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa mère, jeté à la volée, pendait, la jupe élargie, une manche contre le traversin, dans l’attitude étrangement écrasée d’une personne qui serait tombée là sanglotante et comme vidée par une immense douleur. Des linges traînaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de deuil. Dans le désordre des sièges bousculés, du guéridon poussé devant l’armoire à glace, elle était toute seule, elle sentait des larmes l’étrangler, en regardant ce peignoir où sa mère n’était plus, étiré dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela une dernière fois : « Maman ! maman ! » Mais les tentures de velours bleu assourdissaient la chambre. C’était fini, elle était seule.
Alors, le temps coula. Trois heures sonnèrent à la pendule. Un jour bas et louche entrait par les fenêtres. Des nuées couleur de suie passaient, qui assombrissaient encore le ciel. À travers les vitres, couvertes d’une légère buée, on apercevait un Paris brouillé, effacé dans une vapeur d’eau, avec des lointains perdus dans de grandes fumées. La ville elle-même n’était pas là pour tenir compagnie à l’enfant, comme par ces claires après-midi, où il lui semblait qu’en se penchant un peu, elle allait toucher les quartiers avec la main.
Qu’allait-elle faire ? Ses petits bras désespérés se serrèrent contre sa poitrine. Son abandon lui apparaissait noir, sans bornes, d’une injustice et d’une méchanceté qui l’enrageaient. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi vilain, elle pensait que tout allait disparaître, que rien ne reviendrait jamais plus. Puis, elle aperçut près d’elle, dans un fauteuil, sa poupée, assise le dos contre un coussin, les jambes allongées, en train de la regarder, comme une personne. Ce n’était pas sa poupée mécanique, mais une grande poupée avec une tête de carton, des cheveux frisés, des yeux d’émail, dont le regard fixe la troublait parfois ; depuis deux ans qu’elle la déshabillait et la rhabillait, la tête s’était écorchée au menton et aux joues, les membres de peau rose bourrés de son avaient pris un alanguissement, une mollesse dégingandée de vieux linges. La poupée, pour le moment, était en toilette de nuit, vêtue d’une seule chemise, les bras disloqués, l’un en l’air, l’autre en bas. Alors Jeanne, en voyant que quelqu’un était avec elle, se sentit un instant moins malheureuse. Elle la prit entre ses bras, la serra bien fort, tandis que la tête se balançait en arrière, le cou cassé. Et elle lui parlait, elle était la plus sage, elle avait bon cœur, jamais elle ne sortait et ne la laissait toute seule. C’était son trésor, son petit chat, son cher petit cœur. Toute frémissante, se retenant pour ne pas pleurer encore, elle la couvrit de baisers.
Cette furie de caresses la vengeait un peu, la poupée retomba sur son bras comme une loque. Elle s’était levée, elle regardait dehors, le front appuyé contre une vitre. La pluie avait cessé, les nuages de la dernière averse, emportés par un coup de vent, roulaient à l’horizon, vers les hauteurs du Père-Lachaise que noyaient des hachures grises ; et Paris, sur ce fond d’orage, éclairé d’une lumière uniforme, prenait une grandeur solitaire et triste. Il semblait dépeuplé, pareil à ces villes des cauchemars que l’on aperçoit dans un reflet d’astre mort. Bien sûr, ce n’était guère joli. Vaguement, elle songeait aux gens qu’elle avait aimés, depuis qu’elle était au monde. Son bon ami le plus ancien, à Marseille, était un gros chat rouge, qui pesait très lourd ; elle le prenait sous le ventre en serrant ses petits bras, elle le portait comme ça d’une chaise à une autre, sans qu’il se mit en colère ; puis, il avait disparu, c’était la première méchanceté dont elle se souvint. Ensuite, elle avait eu un moineau ; celui-là était mort, elle l’avait ramassé un matin par terre, dans la cage ; ça faisait deux. Elle ne comptait pas ses joujoux qui se cassaient pour lui causer du chagrin, toutes sortes d’injustices dont elle souffrait beaucoup, parce qu’elle était trop bête. Une poupée surtout, pas plus haute que la main, l’avait désespérée en se laissant écraser la tête ; même elle la chérissait tant, qu’elle l’avait enterrée en cachette, dans un coin de la cour ; et plus tard, prise du besoin de la revoir et l’ayant déterrée, elle s’était rendue malade de peur, en la retrouvant si noire et si laide. Toujours les autres cessaient de l’aimer les premiers. Ils s’abîmaient, ils partaient ; enfin, il y avait de leur faute. Pourquoi donc ? Elle ne changeait pas, elle. Quand elle aimait les gens, ça durait toute la vie. Elle ne comprenait pas l’abandon. Cela était une chose énorme, monstrueuse, qui ne pouvait entrer dans son petit cœur sans le faire éclater. Un frisson la prenait, aux pensées confuses, lentement éveillées en elle. Alors, on se quittait un jour, on s’en allait chacun de son côté, on ne se voyait plus, on ne s’aimait plus. Et les yeux sur Paris, immense et mélancolique, elle restait toute froide, devant ce que sa passion de douze ans devinait des cruautés de l’existence.
Cependant, son haleine avait encore terni la vitre. Elle effaça de la main la buée qui l’empêchait de voir. Des monuments, au loin, lavés par l’averse, avaient des miroitements de glaces brunies. Des files de maisons, propres et nettes, avec leurs façades pâles, au milieu des toitures, semblaient des pièces de linge étendues, quelque lessive colossale séchant sur des prés à l’herbe rousse. Le jour blanchissait, la queue du nuage, qui couvrait encore la ville d’une vapeur, laissait percer le rayonnement laiteux du soleil ; et l’on sentait une gaieté hésitante au-dessus des quartiers, certains coins où le ciel allait rire. Jeanne regardait en bas, sur le quai et sur les pentes du Trocadéro, la vie des rues recommencer, après cette rude pluie, qui tombait par brusques averses. Les fiacres reprenaient leurs cahots ralentis ; tandis que les omnibus, dans le silence des chaussées encore désertes, passaient avec un redoublement de sonorité. Des parapluies se fermaient, des passants abrités sous les arbres se hasardaient d’un trottoir à l’autre, au milieu du ruissellement des flaques coulant aux ruisseaux. Elle s’intéressait surtout à une dame et à une petite fille très bien mises, qu’elle voyait debout sous la tente d’une marchande de jouets, près du pont. Sans doute, elles s’étaient réfugiées là, surprises par la pluie. La petite dévalisait la boutique, tourmentait la dame pour avoir un cerceau ; et toutes deux s’en allaient maintenant ; l’enfant qui courait, rieuse et lâchée, poussait le cerceau sur le trottoir. Alors, Jeanne redevint très triste, sa poupée lui parut affreuse. C’était un cerceau qu’elle voulait, et être là-bas, et courir, pendant que sa mère, derrière elle, aurait marché à petits pas, en lui criant de ne pas aller si loin. Tout se brouillait. À chaque minute, elle essuyait la vitre. On lui avait défendu d’ouvrir la fenêtre ; mais elle se sentait pleine de révolte, elle pouvait regarder dehors au moins, puisqu’on ne l’emmenait pas. Elle ouvrit, elle s’accouda comme une grande personne, comme sa mère, lorsqu’elle se mettait là et qu’elle ne parlait plus.
L’air était doux, d’une douceur humide, qui lui semblait très bonne. Une ombre, peu à peu étendue sur l’horizon, lui fit lever la tête. Elle avait, au-dessus d’elle, la sensation d’un oiseau géant, les ailes élargies. D’abord, elle ne vit rien, le ciel restait clair ; mais une tache sombre se montra à l’angle de la toiture, déborda, envahit le ciel. C’était un nouveau grain poussé par un terrible vent d’ouest. Le jour avait baissé rapidement, la ville était noire, dans une lueur livide qui donnait aux façades un ton de vieille rouille. Presque aussitôt la pluie tomba. Les chaussées furent balayées. Des parapluies se retournèrent, des promeneurs, fuyant de tous côtés, disparurent comme des pailles. Une vieille dame tenait à deux mains ses jupons, tandis que l’averse s’abattait sur son chapeau avec une raideur de gouttière. Et la pluie marchait, on pouvait suivre le vol du nuage à la course furieuse de l’eau vers Paris : la barre des grosses gouttes enfilait les avenues des quais, dans un galop de cheval emporté, soulevant une poussière, dont la petite fumée blanche roulait au ras du sol avec une vitesse prodigieuse ; elle descendait les Champs-Élysées, s’engouffrait dans les longues rues droites du quartier Saint-Germain, emplissait d’un bond les larges étendues, les places vides, les carrefours déserts. En quelques secondes, derrière cette trame de plus en plus épaisse, la ville pâlit, sembla se fondre. Ce fut comme un rideau tiré obliquement du vaste ciel à la terre. Des vapeurs montaient, l’immense clapotement avait un bruit assourdissant de ferrailles remuées.
Jeanne, étourdie par la clameur, se reculait. Il lui semblait qu’un mur blafard s’était bâti devant elle. Mais elle adorait la pluie, elle revint s’accouder, allongea les bras, pour sentir les grosses gouttes froides s’écraser sur ses mains. Cela l’amusait, elle se trempait jusqu’aux manches. Sa poupée devait, comme elle, avoir mal à la tête. Aussi venait-elle de la poser à califourchon sur la barre, le dos contre le mur. Et, en voyant les gouttes l’éclabousser, elle pensait que ça lui faisait du bien. La poupée, très raide, avec l’éternel sourire de ses petites dents, avait une épaule qui ruisselait, tandis que des souffles de vent enlevaient sa chemise. Son pauvre corps, vide de son, grelottait.
Pourquoi donc sa mère ne l’avait-elle pas emmenée ? Jeanne trouvait, dans cette eau qui lui battait les mains, une nouvelle tentation d’être dehors. On devait être très bien dans la rue. Et elle revoyait, derrière le voile de l’averse, la petite fille poussant un cerceau sur le trottoir. On ne pouvait pas dire, celle-là était sortie avec sa mère. Même elles paraissaient joliment contentes toutes les deux. Ça prouvait qu’on emmenait les petites filles, quand il pleuvait. Mais il fallait vouloir. Pourquoi n’avait-on pas voulu ? Alors, elle songeait encore à son chat rouge qui s’en était allé, la queue en l’air, sur les maisons d’en face, puis à cette petite bête de moineau, qu’elle avait essayé de faire manger, quand il était mort, et qui avait fait semblant de ne pas comprendre. Ces histoires lui arrivaient toujours, on ne l’aimait pas assez fort. Oh ! elle aurait été prête en deux minutes ; les jours où ça lui plaisait, elle s’habillait vite ; les bottines que Rosalie boutonnait, le paletot, le chapeau, et c’était fini. Sa mère aurait bien pu l’attendre deux minutes. Quand elle descendait chez ses amis, elle ne bousculait pas comme ça ses affaires ; quand elle allait au bois de Boulogne, elle la promenait doucement par la main, elle s’arrêtait avec elle à chaque boutique de la rue de Passy. Et Jeanne ne devinait pas, ses sourcils noirs se fronçaient, ses traits si fins prenaient cette dureté jalouse qui lui donnait un visage blême de vieille fille méchante. Elle sentait confusément que sa mère était quelque part où les enfants ne vont pas. On ne l’avait pas emmenée, pour lui cacher des choses. À ces pensées, son cœur se serrait d’une tristesse indicible, elle avait mal.
La pluie devenait plus fine, des transparences se faisaient à travers le rideau qui voilait Paris. Le dôme des Invalides reparut le premier, léger et tremblant, dans la vibration luisante de l’averse. Puis, des quartiers émergèrent du flot qui se retirait, la ville sembla sortir d’un déluge, avec ses toits ruisselants, tandis que des fleuves emplissaient encore les rues d’une vapeur. Mais, tout d’un coup, une flamme jaillit, un rayon tomba au milieu de l’ondée. Alors, pendant un instant, ce fut un sourire dans des larmes. Il ne pleuvait plus sur le quartier des Champs-Élysées, la pluie sabrait la rive gauche, la Cité, les lointains des faubourgs ; et l’on en voyait les gouttes filer comme des traits d’acier, minces et drus dans le soleil. Vers la droite, un arc-en-ciel s’allumait. À mesure que le rayon s’élargissait, des hachures roses et bleues peinturluraient l’horizon, d’un bariolage d’aquarelle enfantine. Il y eut un flamboiement, une tombée de neige d’or sur une ville de cristal. Et le rayon s’éteignit, un nuage avait roulé, le sourire se noyait dans les larmes, Paris s’égouttait avec un long bruit de sanglots, sous le ciel couleur de plomb.
Jeanne, les manches trempées, eut un accès de toux. Mais elle ne sentait pas le froid qui la pénétrait, occupée maintenant de la pensée que sa mère était descendue dans Paris. Elle avait fini par connaître trois monuments, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques ; elle répétait leurs noms, elle les désignait du doigt sans s’imaginer comment ils pouvaient être, quand on les regardait de près. Sans doute sa mère se trouvait là-bas, et elle la mettait au Panthéon, parce que celui-là l’étonnait le plus, énorme et planté tout en l’air comme le panache de la ville. Puis, elle se questionnait. Paris restait pour elle cet endroit où les enfants ne vont pas. On ne la menait jamais. Elle aurait voulu savoir, pour se dire tranquillement : « Maman est là, elle fait ceci. » Mais ça lui semblait trop vaste, on ne retrouvait personne. Ses regards sautaient à l’autre bout de la plaine. N’était-ce pas plutôt dans ce tas de maisons, à gauche, sur une colline ? ou tout près, sous les grands arbres dont les branches nues ressemblaient à des fagots de bois mort ? Si elle avait pu soulever les toitures ! Qu’était-ce donc, ce monument si noir ? et cette rue, où courait quelque chose de gros ? et tout ce quartier dont elle avait peur, parce que bien sûr on s’y battait. Elle ne distinguait pas nettement ; mais, sans mentir, ça remuait, c’était très laid, les petites filles ne devaient pas regarder. Toutes sortes de suppositions vagues, qui lui donnaient envie de pleurer, troublaient son ignorance d’enfant. L’inconnu de Paris, avec ses fumées, son grondement continu, sa vie puissante, soufflait jusqu’à elle, par ce temps mou de dégel, une odeur de misère, d’ordure et de crime, qui faisait tourner sa jeune tête, comme si elle s’était penchée au-dessus d’un de ces puits empestés, exhalant l’asphyxie de leur boue invisible. Les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques, elle les nommait, elle les comptait ; puis, elle ne savait plus, elle restait effrayée et honteuse, avec la pensée entêtée que sa mère était dans ces vilaines choses, quelque part qu’elle ne devinait point, tout au fond, là-bas.
Brusquement, Jeanne se tourna. Elle aurait juré qu’on avait marché dans la chambre ; même une main légère venait de lui effleurer l’épaule. Mais la chambre était vide, dans le lourd désordre où Hélène l’avait laissée ; le peignoir pleurait toujours, allongé, écrasé sur le traversin. Alors, Jeanne, toute blanche, fit d’un regard le tour de la pièce, et son cœur se brisa. Elle était seule, elle était seule. Mon Dieu ! sa mère, en partant, l’avait poussée, et très fort, à la jeter par terre. Cela lui revenait dans une angoisse, la douleur de cette brutalité la reprenait aux poignets et aux épaules. Pourquoi l’avait-on battue ? Elle était gentille, elle n’avait rien à se reprocher. On lui parlait si doucement d’ordinaire, cette correction la révoltait. Elle éprouvait cette sensation de ses peurs d’enfant, lorsqu’on la menaçait du loup et qu’elle regardait, sans l’apercevoir ; c’était dans l’ombre comme des choses qui allaient l’écraser. Pourtant, elle se doutait, la face blêmie, peu à peu gonflée d’une colère jalouse. Tout d’un coup, la pensée que sa mère devait aimer plus qu’elle les gens où elle avait couru, en la bousculant si fort, lui fit porter les deux mains à sa poitrine. Elle savait à présent. Sa mère la trahissait.
Sur Paris, une grande anxiété s’était faite, dans l’attente d’une nouvelle bourrasque. L’air obscurci avait un murmure, d’épais nuages planaient. Jeanne, à la fenêtre, toussa violemment ; mais elle se sentait comme vengée d’avoir froid, elle aurait voulu prendre du mal. Les mains contre la poitrine, elle sentait là grandir son malaise. C’était une angoisse, dans laquelle son corps s’abandonnait. Elle tremblait de peur, et n’osait plus se retourner, toute froide à l’idée de regarder encore dans la chambre. Quand on est petite, on n’a pas de force. Qu’était-ce donc, ce mal nouveau, dont la crise l’emplissait de honte et d’amère douceur ? Lorsqu’on la taquinait, qu’on la chatouillait malgré ses rires, elle avait eu parfois ce frisson exaspéré. Toute raidie, elle attendait dans une révolte de ses membres innocents et vierges. Et, du fond de son être, de son sexe de femme éveillé, une vive douleur jaillit comme un coup reçu de loin. Alors, défaillante, elle poussa un cri étouffé : « Maman ! maman ! » sans qu’on pût savoir si elle appelait sa mère au secours, ou si elle l’accusait de lui envoyer ce mal dont elle se mourait.
À ce moment, la tempête éclatait. Dans le silence lourd d’anxiété, au-dessus de la ville devenue noire, le vent hurla ; et l’on entendit le craquement prolongé de Paris, les persiennes qui battaient, les ardoises qui volaient, les tuyaux de cheminées et les gouttières qui rebondissaient sur le pavé des rues. Il y eut un calme de quelques secondes ; puis, un nouveau souffle passa, emplit l’horizon d’une haleine si colossale, que l’océan des toitures, ébranlé, sembla soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un instant, ce fut le chaos. D’énormes nuages, élargis comme des taches d’encre, couraient au milieu de plus petits, dispersés et flottants, pareils à des haillons que le vent déchiquetait, et emportait fil à fil. Un instant, deux nuées s’attaquèrent, se brisèrent avec des éclats, qui semèrent de débris l’espace couleur de cuivre ; et chaque fois que l’ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du ciel, il y avait en l’air un écrasement d’armées, un écroulement immense dont les décombres suspendus allaient écraser Paris. Il ne pleuvait pas encore. Tout à coup, un nuage creva sur le centre de la ville, une trombe d’eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du fleuve, criblé et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en un ruisseau de boue ; et, un à un, derrière l’averse, les ponts reparaissaient, amincis, légers dans la vapeur ; tandis que, à droite et à gauche, les quais déserts secouaient furieusement leurs arbres, le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cité fut submergée ; seules, en haut du quartier noyé, les tours nageaient dans une éclaircie, comme des épaves. Mais, de toutes parts, le ciel s’ouvrait, la rive droite à trois reprises parut engloutie. Une première ondée ravagea les faubourgs lointains, s’élargissant, battant les pointes de Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselèrent sur Montmartre et sur les Champs-Élysées. Par instants, on distinguait les verrières du palais de l’industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie, Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d’un brouillard comme une lune éteinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate, pareille aux dalles lavées à grande eau de quelque parvis en ruine ; pendant que, en arrière, la masse énorme et sombrée de l’Opéra faisait penser à un vaisseau démâté, la carène prise entre deux rocs, résistante aux assauts de la tempête. Sur la rive gauche, que voilait une poussière d’eau, on apercevait le dôme des Invalides, les flèches de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant dans l’air trempé d’humidité. Un nuage s’élargit, la colonnade du Panthéon lâcha des nappes qui menaçaient d’inonder les quartiers bas. Et, dès ce moment, les coups de pluie frappèrent la ville à toutes places ; on eût dit que le ciel se jetait sur la terre ; des rues s’abîmaient, coulant à fond et surnageant, dans des secousses dont la violence semblait annoncer la fin de la cité. Un grondement continu montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant aux égouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboulées salissaient du même ton jaune, les nuages s’effrangeaient, devenaient d’une pâleur livide, également épandue, sans une fissure ni une tache. La pluie s’amincissait, raide et pointue ; et, quand une rafale soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter les murs avec un sifflement, jusqu’à ce que, le vent tombé, elles redevinssent droites, piquant le sol dans un apaisement obstiné, du coteau de Passy à la campagne plate de Charenton. Alors, l’immense cité, comme détruite et morte à la suite d’une suprême convulsion, étendit son champ de pierres renversées, sous l’effacement du ciel.
Jeanne, affaissée à la fenêtre, avait de nouveau balbutié : « Maman ! maman ! » et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de Paris englouti. Dans cet anéantissement, les cheveux envolés, le visage mouillé de gouttes de pluie, elle gardait le goût de l’amère douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de quelque chose d’irrémédiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini, elle comprenait qu’elle devenait très vieille. Les heures pouvaient couler, elle ne regarderait même plus dans la chambre. Cela lui était égal, d’être oubliée et seule. Un tel désespoir emplissait son cœur d’enfant, qu’il faisait noir autour d’elle. Si on la grondait comme autrefois, quand elle était malade, ce serait très injuste. Ça la brûlait, ça la prenait comme un mal de tête. Sûrement, tout à l’heure, on lui avait cassé quelque part une chose. Elle ne pouvait empêcher ça. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu’on voulait. À la fin, elle était trop lasse. Sur la barre d’appui, elle avait noué ses deux petits bras, et une somnolence la prenait, la tête appuyée, ouvrant de temps à autre ses yeux très grands, pour voir l’averse.
Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blême fondait en eau. Un dernier souffle avait passé, on entendait un roulement monotone. La pluie souveraine battait sans fin, au milieu d’une solennelle immobilité, la ville qu’elle avait conquise, silencieuse et déserte. Et c’était, derrière le cristal rayé de ce déluge, un Paris fantôme, aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n’apportait plus à Jeanne qu’un besoin de sommeil, avec de vilains rêves, comme si tout son inconnu, le mal qu’elle ignorait, se fût exhalé en brouillard pour la pénétrer et la faire tousser. Chaque fois qu’elle ouvrait les yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait là quelques secondes à le regarder ; puis, en laissant retomber la tête, elle en emportait l’image, il lui semblait qu’il s’étalait sur elle et l’écrasait.
La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il être, maintenant ? Jeanne n’aurait pas pu dire. Peut-être la pendule ne marchait-elle plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au moins huit jours que sa mère était partie. Elle avait cessé de l’attendre, elle se résignait à ne plus la revoir. Puis, elle oubliait tout, les misères qu’on lui avait faites, le mal étrange dont elle venait de souffrir, même l’abandon où le monde la laissait. Une pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle était seulement bien malheureuse, oh ! malheureuse autant que les petits pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais ça ne s’arrêterait, elle serait ainsi pendant des années, c’était trop grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu ! comme on toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus ! Elle fermait ses paupières appesanties, dans le vertige d’un assoupissement fiévreux, et sa dernière pensée était un vague souvenir d’enfance, une visite à un moulin, avec du blé jaune, des graines toutes petites, qui coulaient sous des meules grosses comme des maisons.
Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle. La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant tout le temps, l’éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près d’elle, sa poupée, pliée sur la barre d’appui, les jambes dans la chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d’eau ; et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait ; mais elle n’ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux s’achevait en un sifflement, sans qu’elle s’éveillât. Il n’y avait plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires, une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l’horizon, Paris s’était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans le chaos brouillé de l’étendue, la pluie grise tombait toujours, entêtée.
~ — Quelle heure est-il donc ? demanda-t-elle.
— Mais bientôt sept heures, Madame.
— Comment ! sept heures !
Et elle resta très étonnée. Elle avait perdu la conscience du temps. Ce fut pour elle un réveil.
— Et Jeanne ? dit-elle.
— Oh ! elle a été bien sage, Madame. Même je crois qu’elle s’est endormie, car je ne l’ai plus entendue.
Elle entra dans la chambre, où un grand froid la saisit.
— Jeanne ! Jeanne ! appela-t-elle.
Aucune voix ne répondait. Elle se heurta contre un fauteuil. La porte de la salle à manger, qu’elle avait laissée entrebâillée, éclairait un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie tombait dans la pièce, avec ses souffles humides et son ruissellement continu. Alors, en se tournant, elle aperçut le carré pâle que la fenêtre taillait dans le gris du ciel.
— Qui donc a ouvert cette fenêtre ! cria-t-elle. Jeanne ! Jeanne !
Toujours pas de réponse. Une inquiétude mortelle la serrait au cœur. Elle voulut voir à cette fenêtre ; mais, en tâtant, elle sentit une chevelure, Jeanne était là. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe, l’enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croisés, tandis que l’éclaboussement des gouttes tombant du toit la mouillait. Elle ne soufflait plus, abattue de désespoir et de fatigue. Ses grandes paupières bleuâtres retenaient dans leurs cils deux grosses larmes.
— Malheureuse enfant ! balbutiait Hélène, s’il est permis !… Mon Dieu, elle est toute froide !… S’endormir là, et par un pareil temps, lorsqu’on lui avait défendu de toucher à la fenêtre !… Jeanne, Jeanne, réponds-moi, réveille-toi !
Rosalie s’était prudemment esquivée. La petite, que sa mère avait enlevée entre ses bras, laissait aller sa tête, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb qui s’était emparé d’elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupières ; et elle restait engourdie, hébétée, les yeux blessés par la lampe.
— Jeanne, c’est moi… Qu’as-tu ? Regarde, je viens de rentrer.
Mais elle ne comprenait pas, murmurant d’un air de stupeur :
— Ah !… ah !…
Elle examinait sa mère, comme si elle ne l’eût pas reconnue. Puis, tout d’un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la chambre. Ses idées revenaient, les larmes de ses cils roulèrent sur ses joues. Elle se débattait, voulant qu’on ne la touchât pas.
— C’est toi, c’est toi… Oh ! laisse, tu me serres trop. J’étais si bien.
Et, glissée de ses bras, elle avait peur d’elle. D’un regard inquiet, elle remontait de ses mains à ses épaules ; une des mains était dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les doigts tièdes, de l’air sauvage dont elle fuyait devant la caresse d’une main étrangère. Ce n’était plus la même odeur de verveine, les doigts avaient dû s’allonger, la paume gardait une mollesse ; et elle restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée.
— Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment, est-ce raisonnable ?… Embrasse-moi.
Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d’avoir vu cette robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis tombaient d’une façon qui l’irritait. Pourquoi donc revenait-elle si mal habillée, avec quelque chose de très laid et de si triste dans toutes ses affaires ? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait elle-même, lorsqu’elle se fâchait contre les petites filles qui ne savaient pas s’habiller.
— Embrasse-moi, Jeanne.
Mais l’enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s’étonnait de la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de l’ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n’aimait pas ça, elle recommençait à avoir mal dans la poitrine, comme lorsqu’on lui faisait de la peine. Alors, énervée par l’approche de ces choses subtiles et rudes qu’elle flairait, comprenant qu’elle respirait là l’odeur de la trahison, elle éclata en sanglots.
— Non, non, je t’en prie… Oh ! tu m’as laissée seule, oh ! j’ai été trop malheureuse…
— Mais puisque je suis rentrée, ma chérie… Ne pleure pas, je suis rentrée.
— Non, non, c’est fini… Je ne te veux plus… Oh ! j’ai attendu, j’ai attendu, j’ai trop de mal.
Hélène l’avait reprise et l’attirait doucement, tandis que l’enfant s’entêtait, répétant :
— Non, non, ce n’est plus la même chose, tu n’es plus la même.
— Comment ? Qu’est-ce que tu dis là, mon enfant ?
— Je ne sais pas, tu n’es plus la même.
— Tu veux dire que je ne t’aime plus ?
— Je ne sais pas, tu n’es plus la même… Ne dis pas non… Tu ne sens plus la même chose. C’est fini, fini, fini. Je veux mourir.
Toute pâle, Hélène la tenait de nouveau dans ses bras. Ça se voyait donc sur son visage ? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d’un air de si profond malaise, qu’elle ne lui mit pas au front un second baiser. Elle la garda pourtant. Ni l’une ni l’autre ne parlait plus. Jeanne pleurait tout bas, dans la révolte nerveuse qui la raidissait. Hélène songeait qu’il ne fallait pas donner d’importance aux caprices des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa fille sur son épaule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne à terre. Toutes deux furent soulagées.
— Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hélène. Nous arrangerons tout ça.
L’enfant obéit, se montra très douce, un peu craintive, avec des regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua.
— Mon Dieu ! te voilà malade, maintenant. Je ne puis vraiment m’absenter une seconde… Tu as eu froid ?
— Oui, maman, dans le dos.
— Tiens ! mets ce châle. Le poêle de la salle à manger est allumé. Tu vas avoir chaud… Est-ce que tu as faim ?
Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non ; mais elle eut un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mi-voix :
— Oui, maman.
— Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se rassurer. Mais, je t’en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces peurs.
Comme Rosalie revenait annoncer que Madame était servie, elle la gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que c’était bien vrai, qu’elle aurait dû veiller sur Mademoiselle. Puis, pour calmer Madame, elle l’aida à se déshabiller. Bon Dieu ! Madame était dans un joli état ! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un à un, comme si elle les eût interrogés, en s’attendant à voir glisser de ces linges trempés de boue les choses qu’on lui cachait. Le cordon d’un jupon surtout ne voulait pas céder ; Rosalie dut travailler un instant pour en défaire le nœud ; et l’enfant se rapprocha, attirée, partageant l’impatience de la bonne, se fâchant contre ce nœud, prise de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put rester, elle se réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont la tiédeur l’importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère changeant de robe ne l’avait gênée ainsi.
— Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C’est joliment bon, du linge sec, lorsqu’on est mouillé.
Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir, comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait chez elle, allégée, n’ayant plus à ses épaules le poids de ces vêtements qu’elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le peignoir boutonné jusqu’au menton, Jeanne revint près d’elle, lui prit une main et la baisa.
À table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle ronflait, la petite salle à manger s’égayait avec son acajou luisant et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette torpeur qui l’empêchait de penser ; elle mangeait machinalement, d’un air d’appétit. Jeanne, en face d’elle, levait ses regards par-dessus son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle toussa. Sa mère, qui l’oubliait, s’inquiéta tout d’un coup.
— Comment ! tu tousses encore !… Tu ne te réchauffes donc pas ?
— Oh ! si, maman, j’ai bien chaud.
Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle s’aperçut que son assiette restait pleine.
— Tu disais que tu avais faim… Tu n’aimes donc pas ça ?
— Mais si, maman. Je mange.
Jeanne faisait un effort, avalait une bouchée. Hélène la surveillait un instant, puis son souvenir retournait là-bas, dans cette chambre pleine d’ombre. Et l’enfant voyait bien qu’elle ne comptait plus. Vers la fin du repas, ses pauvres membres brisés s’étaient affaissés sur la chaise, elle ressemblait à une petite vieille, avec les yeux pâles des filles très âgées que jamais plus personne n’aimera.
— Mademoiselle ne prend pas de la confiture ? demanda Rosalie. Alors, je puis ôter le couvert ?
Hélène restait les yeux perdus.
— Maman, j’ai sommeil, dit Jeanne, d’une voix changée ; veux-tu me permettre de me coucher ?… Je serai mieux dans mon lit.
De nouveau, sa mère parut s’éveiller en sursaut.
— Tu souffres, ma chérie ! Où souffres-tu ? parle donc !
— Mais non, quand je te dis !… J’ai sommeil, il est bien l’heure de dormir.
Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu’elle n’avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le parquet. Dans la chambre, elle s’appuya aux meubles, elle eut le courage de ne pas pleurer, malgré le feu qui la brûlait partout. Sa mère venait la coucher ; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la nuit, tellement l’enfant avait mis de hâte à ôter elle-même ses vêtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite les yeux.
— Tu es bien ? demandait Hélène, en remontant les couvertures et en la bordant.
— Très bien. Laisse-moi, ne me remue pas… Emporte la lumière.
Elle ne désirait qu’une chose, être dans le noir pour rouvrir les yeux et sentir son mal, sans que personne la regardât. Quand la lampe ne fut plus là, elle ouvrit les yeux tout grands.
~Quand on est trop heureux, on tremble toujours.
~ — Mais, sans doute, je veux tout ce que tu voudras, répondit-il avec un sourire.
Jeanne, baissant la tête, essuya deux grosses larmes de colère et de douleur qui lui brûlaient les yeux.
~ — Tu es contente, n’est-ce pas, d’aller en Italie ?
Mais elle éclata en sanglots, balbutiant qu’elle ne voulait plus, qu’elle préférait mourir dans sa chambre. Oh ! elle n’irait pas ; elle tomberait malade, elle le sentait bien. Nulle part, elle n’irait nulle part. On pouvait donner ses petits souliers aux pauvres. Puis, au milieu de ses pleurs, elle lui parla tout bas.
— Tu te rappelles ce que tu m’as demandé, un soir ?
— Quoi donc, ma mignonne ?
— De rester toujours avec maman, toujours, toujours… Eh bien ! si tu veux encore, moi je veux aussi.
Des larmes vinrent aux yeux de monsieur Rambaud. Il la baisa tendrement, tandis qu’elle ajoutait en baissant la voix davantage :
— Tu es peut-être fâché parce que je me suis mise en colère. Je ne savais pas, vois-tu… Mais c’est toi que je veux. Oh ! tout de suite, dis ? tout de suite… Je t’aime mieux que l’autre…
~Et, comme elle remontait enfin, elle rencontra Rosalie, bouleversée, qui descendait l’escalier en courant. Dès qu’elle aperçut sa maîtresse, la bonne cria :
— Madame ! Madame ! dépêchez-vous !… Mademoiselle n’est pas bien. Elle crache le sang.
~ — Allez-vous-en, répéta Hélène, de sa voix basse et profonde, à l’oreille de son amant. Vous voyez bien que nous l’avons tuée.
~C’était une attente sans espoir, une certitude que la mort ne pardonnerait pas. Elle n’avait point de larmes, elle marchait doucement dans la chambre, toujours debout, soignant la malade avec des gestes lents et précis.
~ — J’ai songé à une chose, murmura-t-il. La chère enfant a été retardée par sa santé… Elle pourrait faire ici sa première communion… (..)..
Mais, ce soir-là, Jeanne éprouvait un de ces mieux trompeurs qui illusionnent les mourants. Elle avait entendu l’abbé, avec ses fines oreilles de malade.
— C’est toi, bon ami, dit-elle. Tu parles de la communion… Ce sera bientôt, n’est-ce pas ?
— Sans doute, ma chérie, répondit-il.
Alors, elle voulut qu’il s’approchât, pour causer. Sa mère l’avait soulevée sur l’oreiller, elle était assise, toute petite ; et ses lèvres brûlées souriaient, tandis que, dans ses yeux clairs, la mort passait déjà.
— Oh ! je vais très bien, reprit-elle, je me lèverais, si je voulais… Dis ? j’aurai une robe blanche avec un bouquet ?… Est-ce que l’église sera aussi belle que pour le mois de Marie ?
— Plus belle, ma mignonne.
— Vrai ? Il y aura autant de fleurs, on chantera des choses aussi douces ?… Bientôt, bientôt, tu me le promets ?
Elle était toute baignée de joie. Elle regardait devant elle les rideaux du lit, prise d’une extase en disant qu’elle aimait bien le bon Dieu, et qu’elle l’avait vu, quand on chantait les cantiques. Elle entendait des orgues, elle apercevait des lumières qui tournaient, pendant que les fleurs des grands vases voyageaient comme des papillons. Mais une toux violente la secoua, la rejeta dans le lit. Et elle continuait de sourire, elle ne semblait pas savoir qu’elle toussait, répétant :
— Je vais me lever demain, j’apprendrai mon catéchisme sans une faute, nous serons tous très contents.
~Une seconde semaine avait passé. La maladie suivait son cours, emportait à chaque heure un peu de la vie de Jeanne. Elle ne se hâtait point, dans sa foudroyante rapidité, mettant à détruire cette frêle et adorable chair toutes les phases prévues, sans la gracier d’une seule. Les crachats sanglants avaient disparu ; par moments, la toux cessait. Une telle oppression étouffait l’enfant, qu’à la difficulté de son haleine on pouvait suivre les ravages du mal, dans sa petite poitrine.
~Peu à peu, Jeanne s’isolait. Elle ne voyait plus le monde, elle avait une expression de visage noyée et perdue, comme si elle eût déjà vécu toute seule, quelque part. Quand les personnes qui l’entouraient voulaient attirer son attention et se nommaient, pour qu’elle les reconnût, elle les regardait fixement, sans un sourire, puis se retournait vers la muraille d’un air de fatigue. Une ombre l’enveloppait, elle s’en allait avec la bouderie irritée de ses mauvais jours de jalousie. Pourtant, des caprices de malade l’éveillaient encore.
~Plus rien n’existait pour elle que sa grande poupée, couchée à son côté. On la lui avait donnée une nuit, pour la distraire de souffrances intolérables ; et elle refusait de la rendre, elle la défendait d’un geste farouche, dès qu’on voulait la lui enlever. (..).. Puis, des tendresses la prenaient, des besoins de la serrer contre sa poitrine, d’appuyer la joue contre la petite perruque, dont la caresse semblait la soulager. Elle se réfugiait ainsi dans l’amour de sa grande poupée, s’assurant, au sortir de ses somnolences, qu’elle était encore là, ne voyant qu’elle, causant avec elle, ayant parfois sur le visage l’ombre d’un rire, comme si la poupée lui avait murmuré des choses à l’oreille.
~Peut-être rêvait-elle qu’elle était peu à peu très légère, qu’elle s’envolait comme un oiseau.
~Mais une inquiétude nouvelle l’agita, ses mains cherchaient encore ; et elle ne se calma que lorsqu’elle tint sa grande poupée dans ses petits bras contre sa poitrine. Elle voulait l’emporter avec elle. Ses regards se perdaient au loin, parmi les cheminées toutes roses de soleil.
Quatre heures venaient de sonner, le soir laissait déjà tomber ses ombres bleues. C’était la fin, un étouffement, une agonie lente et sans secousse. Le cher ange n’avait plus la force de se défendre. Monsieur Rambaud, vaincu, s’abattit sur les genoux, secoué de sanglots silencieux, se traînant derrière un rideau pour cacher sa douleur. L’abbé s’était agenouillé au chevet, les mains jointes, balbutiant les prières des agonisants.
— Jeanne, Jeanne, murmura Hélène, glacée d’une horreur qui lui soufflait un grand froid dans les cheveux.
Elle avait repoussé le docteur, elle se jeta par terre, s’appuya contre le lit pour voir sa fille de tout près. Jeanne ouvrit les yeux, mais elle ne regarda pas sa mère. Ses regards, toujours, allaient là-bas, sur Paris qui s’effaçait. Elle serra davantage sa poupée, son dernier amour. Un gros soupir la gonfla, puis elle eut encore deux soupirs plus légers. Ses yeux pâlissaient, son visage un instant exprima une angoisse vive. Mais, bientôt, elle parut soulagée, elle ne respirait plus, la bouche ouverte.
— C’est fini, dit le docteur en lui prenant la main.. elle est morte.
~Hélène, la face tendue, serra son front entre ses poings, comme si elle sentait son crâne s’ouvrir. Elle ne pleurait pas, elle promenait devant elle des regards fous. Puis, un hoquet se brisa dans sa gorge ; elle venait d’apercevoir, au pied du lit, une petite paire de souliers, oubliée là. C’était fini, Jeanne ne les mettrait jamais plus, on pouvait donner les petits souliers aux pauvres.
~Elle s’était jetée à genoux devant le lit, cramponnée aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa révolte ; tandis que Jeanne, étendue dans l’éternel silence, raidie et toute froide, gardait un visage de pierre. La face avait un peu noirci, la bouche prenait une moue d’enfant vindicative ; et c’était ce masque sombre et sans pardon de fille jalouse qui affolait Hélène. Elle l’avait bien vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus farouche à mesure qu’elle se rapprochait de la terre. Quel soulagement, si Jeanne, une dernière fois, avait pu lui sourire !
— Non, non ! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant… Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l’embrasser… Oh ! un instant, un seul instant…
~C’était un coin de printemps, où tombait, par un écartement des draperies, la poussière d’or du large rayon qui épanouissait les fleurs coupées, dont la bière était couverte. Il y avait là un écroulement de fleurs, des gerbes de roses blanches en tas, des camélias blancs, des lilas blancs, des œillets blancs, toute une neige amassée de pétales blancs ; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du drap ; par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches avaient coulé et s’effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse s’arrêtaient, avec un sourire ému, devant ce jardin ensoleillé où cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait, une pureté éclatante flambait dans la lumière, le soleil chauffait les tentures, les bouquets et les couronnes, d’un frisson de vie. Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.
— Les fleurs… les fleurs…, murmura Hélène, qui ne trouva pas d’autres paroles.
~Et Hélène, tombée tout d'un coup à cette solitude et à ce grand silence, éprouvait de nouveau l'angoisse, l'arrachement de l'éternelle séparation. Une seule fois encore, être auprès d'elle une seule fois!
~ — Venez, murmura monsieur Rambaud.
Mais Hélène, d’un geste le pria d’attendre. Elle restait seule, il lui semblait qu’une page de sa vie était arrachée.
~Une mignonne si gentille, avec des amours de petites mains, qu’elle voyait encore lui donner des pièces blanches. Et comme elle avait de longs cheveux, comme elle regardait les pauvres avec de grands yeux pleins de larmes ! Ah ! on ne remplaçait pas un ange pareil ; il n’y en avait plus, on pouvait chercher dans tout Passy.
-Le cimetière était vide, il n’y avait plus que leurs pas sur la neige. Jeanne, morte, restait seule en face de Paris, à jamais.-
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