Carte veche de Madame de La Fayette


Mais quand je le pourrais être, qu’en veux-je faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m’engager dans une galanterie? Veux-je manquer à toi? Veux-je me manquer à moi-même? Et veux-je enfin m’exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l’amour? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd’hui, et je fais aujourd’hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut m’arracher de la présence de ta personne;
Ne m'évite point, je ne te dirai rien qui puisse te déplaire ; je tedemande pardon de la surprise que je t’ ai faite tantôt. J'en suis assez punie, parce que j'ai appris. Tu es de toutes les personnes ,celle que je craignais le plus. Je vois le péril où tu es ; aies du pouvoir sur toi pour l'amour de toi-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne te le demande point comme une personne qui s ‘impose mais comme un homme dont tu fais tout le bonheur, et qui a pour toi une passion plus tendre et plus violente que celui que ton coeur lui préfère.
"Qu'aurais-je te dire ?. Irai-je encore te montrer ce que je ne t ‘ai déjà que trop fait connaître ? Te ferai-je voir que je sais que tu m'aimes, moi qui n'ai jamais seulement osé te dire que je t'aimais ? Commencerai-je à te parler ouvertement de ma passion, afin de te paraître un homme devenu hardi par des espérances ? Puis-je penser seulement à t'approcher, et oserais-je te donner l'embarras de soutenir ma vue ? Par où pourrais-je me justifier ? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardée de toi, et je n'espère pas aussi que tu me regardes jamais. Je ne t’ ai donné par ma faute de meilleurs moyens pour te défendre contre moi que tous ceux que tu cherchais et que tu eûs peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être aimée de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde ; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans que tu en eûs souffert, et sans t’ avoir donné une douleur mortelle, ce me serait une consolation ; et je sens plus dans ce moment le mal que je t’ ai fait que celui que je me suis fait auprès de toi."
Je fus longtemps à m'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de te parler me venait toujours dans l'esprit. Je songeai à en trouver les moyens, je pensai à t ‘ écrire ; mais enfin, je trouvai qu'après la faute que j’ avait faite le mieux que pûs faire était de te témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de te faire voir même que je n'osais me présenter devant toi, et d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination que tu avais pour moi, pourraient faire en ma faveur.
N'en doute pas, tu es trompé ; tu as attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendais de toi. Comment pouvais-tu espérer que je conservasse de la raison ? Tu as donc oublié que je t’aimais éperdument ?J e n'ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas la maîtresse. Je ne me trouve plus digne de toi; tu ne me parais plus digne de moi. Je t’adore, je te hais ; je t’offense, je te demande pardon ; je t’admire, j'ai honte de t’admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que tu me parlas pour la première fois..
Je te demande seulement de te souvenir que tu m’as rendue la plus malheureuse personne du monde.


Car, enfin, tu m’aimes ;tu m’aimes ,je n'en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j'en ai eues. Cependant je suis traitée avec la même rigueur que si j'étais haï e ; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre ; je te vois toujours te défendre également contre moi et contre toi-même. Si je n'étais point aimée, je songerais à plaire ; mais je plais, on m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! je serai aimée de la plus aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent les premières certitudes d'être aimée , que pour mieux sentir la douleur d'être maltraitée ! Laisse-moi voir que tu m'aimes, mon petit ange, laisse-moi voir tes sentiments ; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que tu reprenais pour toujours ces rigueurs dont tu m'accables. Regarde-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je t’ ai vu cette nuit regarder mon portrait ; peux-tu l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir fui moi-même si cruellement ? Que crains-tu ? Pourquoi mon amour t’ est-il si redoutable ? Tu m'aimes, tu me le caches inutilement ; toi-même m'en as donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laisse-m'en jouir, et cesse de me rendre malheureuse. Est-il possible, que je sois aimée de toi, et que je sois malheureuse ? Qu'elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l'envie de me jeter à tes pieds ? Si je l'avais fait, je t'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect t'aurait rassuré ; mais peut-être tu ne m'as pas reconnue ; je m'afflige plus que je ne dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a effrayée.

Commentaires

  1. Domage...pourquoi?"Toutes mes résolutions sont inutiles"...je pense ca le bonheur est a cote de toi.Superb , un vrai moment de bonheuer de parcourir ton blog .

    RépondreSupprimer
  2. Il y a une poète québécoise qui a écrit: « De tout cet amour devenu inutile, que veux-tu que j'en fasse ? » Ta lettre me fait penser à ce vers.

    Quelle tristesse ! Fais attention à toi :-)

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Merci.

Articles les plus consultés